mardi 6 novembre 2018

As-tu bien déjeuné ?

Mon grand-père, l'autre, pas Léon, s'appelait Guillaume. J'étais sa premère petite fille, fille de son premier fils. Il m'aimait bien. C'était un drôle de bonhomme, ancien marin breton, terre-neuva, devenu ouvrier agricole dans le Vexin. Les premiers temps de son arrivée en "France", il retournait faire des campagnes de pêche. Et puis il a arrêté. Il buvait. Beaucoup. Beaucoup trop. Quand il avait bu, il battait sa femme et ses enfants. Il avait de nombreux enfants. 15. 3 sont morts avant leur première année mais 12 sont arrivés à l'âge adulte. Mon père était donc le premier garçon de la fratrie. Il avait une sœur aînée, ma marraine, mais c'était lui l'aîné des fils. C'est lui qui palliait aux défaillances de son père. C'était lui que ses frères et sœurs respectaient, c'était ses ordres qu'on suivait.

C'était lui aussi qui emmenait sa mère dans la grange pour la protéger des coups quand Guillaume, pris de delirium, cassait tout dans la maison. C'est lui encore qui, soldat appelé en Algérie, a eu le bras fracturé par son père un jour de permission quand il faisait ses classes. Car mon père, s'il protégeait sa mère, n'a jamais rendu les coups.

Guillaume jardinait. Par plaisir et par nécessité. Je vous prie de croire qu'on n'était pas riche et que le jardin, le braconnage, le glanage, et la cueillette étaient indispensables à la survie de ce petit monde.

Mon père parlait des soirs de bouillie quand il n'y avait plus que ça à manger. C'était la misère, la vraie, celle qui creuse les yeux et les ventres des enfants. Mais Bretagne oblige, c'était une misère propre. Ma grand-mère ne buvait pas et briquait sa maison, ses enfants, son honneur. Mon père plaignait une autre famille nombreuse du hameau, des ouvriers comme eux, mais ces enfants-là, eux avaient le malheur de vivre le vin du père et de leur mère. Mon père disait que lui, et ses frères et sœurs, étaient propres et que leur mère leur apportait tout ce qu'elle pouvait.

Bref Guillaume était un père maltraitant et alcoolique mais c'était un grand-père gentil dont je ne voyais pas les défauts. Quand on venait en visite, il ne buvait pas ayant peur de son fils. Car les épreuves endurées par mon père lui avaient forgé un caractère d'acier. Un "pt👹n de caractère, fichtrement difficile à vivre.

Quand j'étais enfant, Guillaume ne travaillait plus, mis en invalidité pour alcoolisme après des séjours en hôpital psychiâtrique. Il jardinait, élevait des lapins, un cochon.

Il faisait du pâté. Un pâté de lapin savoureux dont je n'ai jamais retrouvé le goût.

 

Vu "Miro" au Grand Palais

Vu " Mucha" au Luxembourg

 

 

Posté par Berthoise à 09:32 - - Commentaires [13] - Permalien [#]
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Commentaires sur As-tu bien déjeuné ?

  • Ouf... quelle "histoire"... dure à lire.
    Courageux votre père... obligé, je me doute... mais quand même.
    Çà a du être lourd à porter pour lui... l'aîné des fils...

    Posté par ab, mardi 6 novembre 2018 à 10:08 | | Répondre
  • Dramatique (et hélas plutôt courant) !

    Posté par Walrus, mardi 6 novembre 2018 à 11:15 | | Répondre
  • C'est du lourd, l'histoire du grand-père.

    Posté par merecastor, mardi 6 novembre 2018 à 16:01 | | Répondre
  • c'est du costaud, ce que tu nous racontes là, ça prend, ça émeuti, la vie du père, du grand-père... mais de la grand-mère, aussii!

    Posté par Adrienne, mardi 6 novembre 2018 à 16:53 | | Répondre
    • ça émeut (l'émotion m'a fait taper un i que je n'ai même pas vu passer )

      Posté par Adrienne, mardi 6 novembre 2018 à 16:54 | | Répondre
  • Une terrible histoire de famille, du "lourd" qui émeut c'est sûr !

    Posté par brigou, mardi 6 novembre 2018 à 19:59 | | Répondre
  • Une vie bien difficile pour les enfants et la maman …. en qualité de fils aîné ton papa a dû faire face à des situations très lourdes ...

    Posté par colettemoi, mardi 6 novembre 2018 à 22:10 | | Répondre
  • Ton histoire me rappelle un homme du coin de la Bourgogne de ma tante Olga où j'allais en vacances.
    Il s'appelait Willy et était très gentil.
    Il buvait comme un trou, je ne sais pas s'il battait sa femme et ses enfants mais il arrivait qu'il réveillât le coin en pleine nuit parce qu'il se roulait en hurlant dans les fossés en arrachant les ronces et les orties à pleines poignées.

    Posté par le_gout_des_aut, mercredi 7 novembre 2018 à 10:19 | | Répondre
  • Très émue à te lire... Mon père était alcoolique et les voisins le portaient aux nues car il était de bon service... quand les volets sont fermés on ne voit pas la réalité. Comme toi tu ne voyais pas les défauts de ton grand-père...

    Posté par Praline, mercredi 7 novembre 2018 à 11:32 | | Répondre
  • C'est au moins la quatrième fois que je viens sur ton billet, que je le relis, et que je n'arrive pas à mettre un commentaire.
    Sans épiloguer, je vais rendre un hommage à ma grand'mère maternelle, qui a quitté tout de go mon grand'père quand les deux grands aînés ont pu être indépendants, que le troisième est mort de phtisie galopante : elle a pris la plus jeune et est parti du logis familial, gagnant sa vie en cousant à la main des empeignes de chaussure, et quelques ménages. Je ne l'ai pas connue.

    Posté par Sophie, jeudi 8 novembre 2018 à 10:23 | | Répondre
  • Cette saloperie d'alcool, fléau social.

    Bleck

    Posté par Bleck, vendredi 9 novembre 2018 à 10:20 | | Répondre
  • très émouvant cette tranche de vie....

    Posté par Coumarine, vendredi 9 novembre 2018 à 11:48 | | Répondre
  • Quand dans mon métier je croise ce type de personnage je me dois d'être indulgent ou au moins neutre c'est un patient qui est devant moi et qui a besoin d'aide . Ton grand père était malade mais la blessure initiale n'était sans doute plus curable . Ton regard "neutre ou bienveillant " d'enfant l'a probablement aidé ou apaisé

    Posté par zigmund, samedi 17 novembre 2018 à 17:35 | | Répondre
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