mercredi 12 mars 2008

Carte 22

Monsieur Auber, Lucien de son prénom, Lulu pour les copains, Gros Lulu disaient les mêmes dans son dos, Monsieur Lucien Auber donc, était un gros homme, à l'air un peu bonhomme.

Il parlait fort, souvent, à tout propos, hors de propos, ponctuait son discours d'un rire qui résonnait dans tout l'atelier de la manufacture.

Il aimait rire, Lulu,  il se moquait des gars comme lui, qui passaient leur journée à centrer des roues à la manufacture. Il trouvait toujours le travers de son prochain et rien ne calmait ses moqueries. Pourtant, les copains à l'atelier l'aimaient bien et recherchaient même sa compagnie, car s'il riait des autres, il riait aussi de bon coeur quand on riait de lui. Quand la sirène sonnait l'embauche, à la manufacture, il riait gras, Lulu, en regardant passer les femmes de la cartoucherie.

Il les aimait grasses les femmes, il aimait voir leurs grosses fesses se balancer sous le noeud du tablier. C'est sale, la poudre, elles avaient toutes un tablier. Il avait toujours le mot pour rire et même parfois le geste leste.

Henriette, Madame Auber, elle, n'allait pas à la manufacture, elle cuisinait chez le Docteur Cénas, un des notables de Saint Etienne, pas très loin de l'Hôtel  de Ville.

Elle cuisinait, faisait un peu de ménage et gardait le cabinet de Monsieur Marcel quand il partait visiter ses malades. Elle notait tout, Henriette, de sa belle écriture penchée, tout ce qu'on venait lui dire : la fièvre du petit dernier  au 7 de la rue Saint-Pierre, les jambes de la vieille Madame Joly  qui saignaient encore au coin de la Place du Peuple. Elle notait tout pour pouvoir tout dire à Monsieur Marcel.

Lulu, qui riait tant, qui riait fort, qui riait gras, Lulu aimait Monsieur Marcel. Il l'admirait, il le vénérait. Lulu était très fier de faire partie de ses familiers.

Quand il parlait à ses copains de l'atelier de Monsieur Marcel, sa voix tombait de gravité. C'est que c'était quelqu'un, Docteur Cénas, il avait même soigné Monsieur Mimard de la manufacture. Et lui, Lulu, Gros Lulu, il l'appelait Monsieur Marcel.

Et Monsieur Marcel l'appelait Lucien, lui donnait une claque dans le dos en lui demandant de réparer la serrure de la remise au fond de la cour, ou de de jeter un oeil sur la bicyclette de la petite Thérèse.

Lulu était ravi que Monsieur Marcel, ce grand homme qui avait des études, ait besoin d'un gars comme lui.

Il rangeait ses rires dans ses poches et de ses grosses mains réparait la serrure de la remise, graissait la chaîne de Mademoiselle Thérèse.

Tous les soirs après sa journée à l'atelier, Lulu passait rue du Général Foy. Il y prenait son repas avec Henriette dans la cuisine et souvent Monsieur Marcel venait pour discuter avec Lulu.

Docteur Cénas aimait Lucien. Car malgré les efforts de Lulu pour être sérieux avec Monsieur Marcel, sa bonne humeur et son appétit le changeaient de tous les malheurs, de toutes les maladies qu'il affrontait dans la journée.

Même les soirs où il recevait quelques notables confrères, Monsieur  Marcel trouvait prétexte à faire un tour dans la cuisine.

Dès qu'il quittait la rue du Général Foy, Lulu reprenait sa verve et parlait fort et buvait sec.

Car il aimait aussi boire des canons et lever le coude avec les copains de la manufacture. De temps en temps, il faut bien l'avouer, c'est la démarche titubante qu'il rentrait chez Henriette.

 

Le 1er mai 1906 fut une journée inoubliable. Autour de la manufacture, ça avait un peu chauffé avec les soldats et les policiers. Et pour revivre cette aventure, avec les copains de l'atelier, Lulu avait crié très fort, beaucoup ri et bu plus encore. Tant et si bien, que les jours suivants, son ventre se serrait de douleurs sur le côté droit.

Docteur Cénas avait pointé son index, là, juste où c'était si douloureux et avait dit :

- Mon cher Lucien, pour vous soigner, je ne vois qu'une solution, vous irez prendre les eaux à Besançon les Bains, un de mes confrères avec qui j'ai étudié à Lyon, vous fournira une chambre en échange de quelques menus travaux et vous suivra pendant la cure.

Ainsi en avait-il été décidé.

Partir en train, sans Henriette, sans l'amitié de Monsieur Marcel, sans les copains de l'atelier, loin de la manufacture, dans cette ville qu'il ne connaissait pas, effrayait Lucien.

Mais, brave, il partit, se languit, et guérit.


Posté par Berthoise à 20:09 - - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur Carte 22

    "il aimait voir leurs grosses fesses se balancer sous le noeud du tablier" j'aime bien cette phrase, "Mais, brave, il partit, se languit, et guérit.." et j'aime bien aussi la chute.
    C'est ici que le blog a commencé donc..... .

    Posté par Marc, vendredi 31 octobre 2008 à 20:14 | | Répondre
  • Marc > Pas vraiment, il a commencé plus tard en mai , je crois. Là, c'est un texte que j'ai écrit en suivant une consigne. Allez voir du côté du cartophile(lien à droite), c'était lui l'initiateur de ce jeu.

    Posté par Berthoise, samedi 1 novembre 2008 à 09:47 | | Répondre
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